Nation et couches populaires

Publié le par comité 31

J.-P. Chevènement :
«Les couches populaires feront la décision dans cette élection»


 Le site Marianne.fr diffuse en video un entretien avec J.-P. Chevènement. 
En voici quelques extraits :


Les propos de Ségolène Royal sur la nation, la marseillaise et le drapeau tricolore suscitent la polémique. Comment l'expliquez-vous?

Jean-Pierre Chevènement : Il semble que beaucoup de gens confondent la nation et le nationalisme. Ça n'a rien à voir. Le nationalisme est une maladie de la nation. Mais la nation, c'est le cadre de la démocratie, c'est une communauté de citoyens, c'est une conquête de la Révolution française. « Vive la nation ! », c'est le cri de Valmy. La nation est quelque chose de parfaitement sain, comme le patriotisme. Car la nation n'est pas seulement le lieu de la démocratie, c'est aussi le lieu de la solidarité. La sécurité sociale par exemple, c'est dans le cadre de la nation. Par conséquent, (…) nous considérons que la République doit permettre l'expression de la volonté nationale et populaire. Ne pas comprendre cela, c'est faire une grave erreur, et c'est confondre la nation avec le détournement qui en a été fait par la droite et l'extrême droite au cours de l'histoire. Mais je rappelle que dans les grands moments de notre histoire, la gauche a su reconquérir l'héritage de la nation : pendant la résistance, à la libération. Il y a une conception républicaine de la nation qu'on ne doit pas confondre avec les déviations nationalistes, ou avec les conceptions que peuvent en avoir M. Sarkozy ou M. Le Pen. Car ce sont des conceptions inégalitaires de la nation. Le propre du patriotisme républicain est de faire appel à la valeur d'égalité. Ségolène Royal est pour une égalité réelle, à travers notamment un effort accru pour l'éducation. M. Sarkozy est un libéral. Le libéralisme est une idéologie de l'inégalité, qui laisse croître les écarts et qui au contraire considère que c'est parfaitement sain. Quant à M. Le Pen, je n'ai pas besoin de développer davantage : la xénophobie, par définition, est une idéologie inégalitaire. Il en va tout à fait autrement du patriotisme républicain.

Ségolène Royal avait déjà parlé de nation. Mais pourquoi insister sur ce sujet juste après la proposition de Nicolas Sarkozy de créer un ministère de l'immigration et de l'identité nationale ? Ne risque-t-elle pas de donner l'impression de suivre, et de ne pas imposer ses thèmes ?

Au contraire, c'est une manière de marquer une différence essentielle. M. Sarkozy peut bien parler de l'identité nationale, c'est un vrai sujet. Mais ce qui est gravement critiquable dans sa proposition de créer un ministère de l'immigration et de l'identité nationale c'est le « et », la proposition de coordination. Ça n'a rien à voir. Le problème de l'identité nationale, s'il se pose pour les immigrés, se pose aussi pour les autres, notamment pour nos élites, dont on pourrait dire qu'historiquement elle ont failli. Je rappelle les années 30 : « plutôt Hitler que le Front populaire », la collaboration, l'acceptation de la défaite. Et aujourd'hui nos élites sont très multinationalisées. Regardez nos grandes entreprises qui (…) réalisent beaucoup plus leurs bénéfices à l'étranger qu'en France. Et on ne peut pas dire qu'elles manifestent beaucoup de patriotisme économique. (…)

Est-ce qu'il existe, selon vous, une crise de l'identité nationale ?

Bien sûr qu'il y a une crise nationale en France. Mais qui se superpose à la crise sociale. Elle tient aux difficultés que nous affrontons dans la mondialisation (…), aux asymétries qui existent : dans les écarts de rémunération entre pays (…), avec le dollar, qui permet aux Etats-Unis d'avoir une croissance supérieure à la nôtre. (…) Cette mondialisation inquiète. On a le sentiment que notre tissu industriel fout le camp. Il y a une crise sociale qui est aussi une crise nationale. (…) La France marche aux projets. Aujourd'hui dans la mondialisation, son vrai projet serait une Europe redressée, qui saurait faire reculer le chômage, préserver l'industrie. Mais nous sommes loin de cette Europe qu'il faut redresser. D'où d'ailleurs les propositions que fait Ségolène Royal, en application des accords que nous avons passés, pour par exemple introduire la mention de la croissance et de l'emploi dans les statuts de la Banque centrale européenne ; d'où la volonté qu'on prenne les aspects sociaux et environnementaux dans les règles du commerce international ; d'où le souci d'harmonisation fiscale et sociale à l'échelle européenne ; d'où la proposition d'un gouvernement économique de la zone euro.

Mais cette crise sociale a-t-elle des conséquences sur l'identité nationale et sa conception ?

Bien évidemment. Parce que la France est une nation qui se définit politiquement. Donc quand ça va mal socialement, elle s'interroge sur ce qu'elle devient et sur son projet. Donc le projet de la France mérite d'être clarifié aujourd'hui. On l'a vu avec le référendum du 29 mai 2005, avec une majorité de « non » à près de 55%.

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Après 2002, beaucoup, au Parti socialiste, vous en voulaient. Aujourd'hui, votre retour en grâce fait-il grincer des dents au PS ?

Demandez-le à ceux dont les dents grincent. Mais ne le demandez pas à moi. Naturellement, il faut faire l'analyse de la gauche plurielle. De ses réussites et de ses insuffisances. Et il faut faire une analyse correcte du 21 avril 2002. Il y avait quand même 19 millions de voix dans l'abstention, le vote nul ou les votes extrême. L'électorat populaire n'avait pas été au rendez-vous, concernant le candidat socialiste, car qu'il avait recueilli 11 ou 13 % des voix d'ouvriers ou d'employés. Donc il y avait un problème et c'est ce problème que Ségolène Royal a justement pointé en disant que ce sont les couches populaires qui feront la décision dans cette élection présidentielle.


Mercredi 28 Mars 2007                                                Propos recueillis par François Vignal

Publié dans Économie et social

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