A Carros, comme si vous y étiez - ou presque - épisode 4

Publié le par comité 31

 

TABLE RONDE N° 4 :

Renouer avec les classes populaires,

comprendre la nation, faire vivre la démocratie.

 

La situation économique et politique prend toutes les apparences de l’urgence. Alors que des choix décisifs sont à l’agenda, l’ascension du Front National, l’exécutif impopulaire et l’incapacité de l’opposition à se structurer laissent le peuple orphelin. Les conséquences de la mondialisation (chômage, déclassement des couches populaires et des classes moyennes, questions migratoires) provoquent de nouvelles fractures dans la société française. A la veille du grand débat de 2012, la stratégie de la gauche demeure à cet égard très hésitante. Pourtant, les enjeux exigent une dynamique nouvelle pour aider la Nation à reprendre confiance en elle. Sur quel peuple la gauche pourra-t-elle s’appuyer ? Quel langage doit-elle tenir aux citoyens dont elle entend recevoir le mandat ? Comment renouer avec les classes populaires qui désertent le débat public ?

 

 

Animation :

  Marie-Françoise Bechtel, Vice-présidente du MRC


Intervenants :


          Jean-Yves Autexier, ancien sénateur MRC


Stéphane Rozes, Président de Conseils, Analyses et Perspectives,

enseignant à Science Po et HEC 


  Philippe Guibert, sociologue,

co-auteur de "Le descenseur social, enquête sur les milieux populaires" (Plon 2006)


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                      Pour Stéphane Rozes, la principale évolution des classes populaires, c'est précisément qu'elles ne se voient plus comme telles. La classe ouvrière se voyait jadis comme l'avenir de l'humanité. La chute du mur de Berlin, la globalisation ont modifié son imaginaire. Et les ouvriers actuels contrairement à leurs pères se considèrent d'abord comme des citoyens avant d'être des ouvriers.

                            Le retour à la nation, à la République a ainsi été opéré par le peuple avant ses élites. Si le mythe ouvriériste s 'est effacé, l'imaginaire français demeure donc et a occupé toute sa place lors de l'élection présidentielle de 2007. Quelle est ma contribution au commun, quelle est ma place dans la société ? La réponse à ce questionnement, à cette demande de projection dans l 'avenir est dans les classes populaires plus forte que les soucis économiques et sociaux immédiats.

                       Avant 2005, les responsables politiques français pouvaient se décharger sur Bruxelles de leurs propres contradictions. Après le résultat du referendum sur le TCE, ce n'était plus possible. C'est ce qu'ont compris aussi bien Nicolas Sarkozy que Ségolène Royal qui chacun à leur manière ont perçu qu'il fallait aux classes populaires – qui font l'élection - une incarnation et que cet enjeu dépasserait l'évaluation de leurs compétences respectives.

                         Stéphane Rozes estime que la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007 ne se réduit pas à un simple siphonnage des voix du FN comme c'est souvent dit mais s'explique par le fait qu'il ait su donner à chacun une place positive dans la société à travers le triptyque : reconnaissance du mérite, pouvoir d'achat, sécurité.

                          Bien sûr, l'exercice de son mandat n'a pas été à la hauteur de ces espérances. Si les classes populaires ne lui tiennent pas grès d'avoir été pris à rebours par la crise, elles lui reprochent d'avoir instauré la défiance sur les fondamentaux de la République. De plus, son utilisation du besoin de moraliser des français pour désigner la finance internationale comme le mal conduit à un sentiment d'impuissance. D'où le rejet dont le président fait l'objet actuellement. En soi, le monde de la finance n'est ni moral ni immoral. Il est juste amoral. Les citoyens ressentent le besoin d'un sur-moi collectif – comparable au moi collectif français – et dont l'absence fait la force de la finance.


 

                 Le sociologue Philippe Guibert situe lui aussi le tournant pour les classes populaires aux années 2005-2007. Les salariés ont vécu à ce moment-là l'intrusion de la globalisation dans leur vie quotidienne au delà des délocalisations. Depuis 2008, ils ont également pris conscience de la financiarisation de l'économie, du poids qui est le sien sur le travail, sur les conditions de travail... Aujourd'hui, pour les classes populaires, le futur, la plupart du temps se réduit à quelques mois. Paradoxalement, elles ont également intégré l'incertitude sur le présent à force d'entendre les élites l'affirmer. Le Français est pessimiste...

                      En 2007, Nicolas Sarkozy avait été élu sur le volontarisme mais la déconvenue après le slogan « Travailler plus pour gagner plus » laisse une image dominante d'impuissance du politique.

 

                       A travers ses recherches de sociologue, Philippe Guibert a découvert la grande capacité des milieux populaires à s'adapter, à imaginer des solutions pour s'en sortir, loin de l'image véhiculée par les médias de populations tétanisées par la crise. Il a également constaté la montée en puissance d'un sentiment d'allergie fiscale très fort dans les classes populaires. En augmentant les impôts (y compris indirects), le politique n'est plus simplement impuissant et inefficace. Il devient aussi nuisible.

                   Les solutions proposées par le PS qui se résument à favoriser les négociations salariales ne sont pas convaincantes. La variété des situations (classe ouvrière beaucoup moins homogène) due à la désindustrialisation, à la précarisation, etc... fait que chacun est centré sur sa rémunération personnelle (d'où le succès de la formule sus-citée de Nicolas Sarkozy en 2007). Elle explique aussi la faible adhésion aux syndicats.

               La Gauche doit donc résoudre d'abord et avant tout la question de la sécurité professionnelle des classes populaires. Si elle se veut social-démocrate, elle se doit d'aborder également la question du syndicalisme qui reste un contrepoids à l'individualisme. De plus, dans une vraie social-démocratie, il y a fusion entre le mouvement syndical et le mouvement mutualiste.

                    Ces constats (impuissance du politique, allergie fiscale) expliquent la prégnance du Front National dans les milieux populaires. La force de Marine Le Pen est de lier insécurisation physique, économique et culturelle.

 

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                Jean-Yves Autexier  a rappelé les étapes qui ont emmené le PS a remplacer sa politique sociale par une politique sociétale. La récente suggestion du think thank Terra Nova au PS de ne plus chercher les suffrages de la classe ouvrière et de viser plutôt "les diplomés, les jeunes, les minorités, les femmes" en est l'aboutissement. Elle fait pièce à la fameuse déclaration de Lionel Jospin lors de sa campagne de 2002 :  "L'état ne peut pas tout". Cette résignation fait peine à voir : ce n'est pas parce que les classes populaires votent à droite qu'on doit les définir comme perdues.

                  D'abord connaître les couches populaires, puis répondre à leurs besoins qui sont ceux du pays : tel devrait être le credo de toute la Gauche. Il y a en effet une forte coïncidence entre les attentes du peuple et la nation elle-même car la dégradation inéquitable dans les rapports entre le travail et le capital sape la cohésion nationale. Aussi, en écho à Philippe Guibert, J-Y Autexier a affirmé que le projet du candidat socialiste ne sera pas crédible s'il n'offre pas la perspective d'une sécurisation économique. L'autre point clé est l'éducation nationale car l'école est le point amiral où les classes populaires voient (contrairement à avant) que l'égalité n'est plus. Or, les bouleversements dus à la mondialisation n'empêchent pas le sentiment d'égalité de demeurer une passion française.

 

 

En conclusion, Stéphane Rozes a énoncé deux « axiomes » en guise d'avertissement pour les prochaines élections présidentielles :

 

1 : Ce ne sont jamais les médias qui font l'élection comme le déplorent parfois les militants. C'est toujours le pays « qui taille le costume » du Président. Le candidat qui sait le mieux s'y glisser est victorieux. (d'où une interprétation savoureuse de l'anecdote du Fouquet's et du yacht de Bolloré : l'effort pour se glisser dans le costume du candidat volontariste et incarnant le peuple avait été si éprouvant pour Nicolas Sarkozy que sitôt la victoire acquise il s'en soulagea en redevenant lui-même). Pour gagner, un candidat doit dire ce qu'il reçoit du pays.

 

2 : Majoritairement la France est à gauche sur les valeurs républicaines, dans son interprétation de celles-ci mais elle est à droite sur le possible.


 

6132643119_65e995a40f_m.jpg Un moment de détente après les débats. Devant le chateau de Carros, Ladislas Polski, président du MRC en région PACA, Jean-Pierre Chevènement et Antoine Damiani, maire de Carros

 

 

 

 

Publié dans Université d'été

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